Quelque part au nord de Londres se trouve le manoir de Bletchley Park. C’est une grande demeure victorienne qui domine un parc et son étang. L’ensemble était destiné en 1938 à une vente certaine si ce n’était l’intérêt inattendu que lui portât l’amiral Sir Hugh Sinclair. A la tête des renseignements britanniques (l’ancêtre du MI6), son ambition fut d’y développer un centre de recherche sur le déchiffrement des messages des nations ennemies.

Ce laboratoire procédait au décryptage des messages en diverses langues tels que le russe ou le japonais. La deuxième guerre mondiale concentrât les recherches sur un ennemi de taille et de sophistication technologique considérable : l’Allemagne. Autour du manoir imposant poussèrent des bâtiments de plain pied hébergeant des services divers de décodage, d’archivage de message, de télé-impression, de cantines… L’un de ces bâtiments était dédié au décryptage de messages allemands codés avec la machine ENIGMA.

Alan Turing, un brillant chercheur anglais alors en poste au États-Unis fut appelé à l’effort de guerre. Il a laissé dans l’histoire des sciences une trace singulière. Avant son appel à Bletchley Park, il avait déjà écrit en 1936 un papier scientifique remarquable par l’originalité de son approche : une machine théorique qui calcule génériquement un résultat (ou son absence) à partir d’une configuration initiale. Si nous n’étions pas en 1936 et que sa machine ne fut pas que théorique, on aurait appelé ça un ordinateur.

Le bureau d’Alan Turing, dans la Hut n°8 à Bletchley Park.

Turing s’employa à Bletchley Park à décoder le plus vite possible ces messages ennemis, dont le champ des possibles empêchait toute approche manuelle. Il construisit donc une machine à cette fin : la Bombe. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un ordinateur, mais plutôt d’une machine spécialisée. Contrairement à son papier de 1936, cette dernière réside dans le domaine du pratique : volumineuse et bruyante, elles emplit une salle entière d’un souffle inépuisable.

La machine ENIGMA des Allemands tomba entre les mains des Anglais à plusieurs reprises. Ils purent analyser son fonctionnement et constater l’énorme combinatoire provoquée par ses trois rotors à positionner avant usage. Une touche pressée sur cette drôle de machine à écrire illumine une lettre à défaut de l’imprimer, c’est le code de la lettre pressée. Les configurations possibles des rotors à tester sont bien trop nombreuses pour les deviner en un temps plus court que celui du changement de configuration quotidien.

La machine connut des déboires, d’ordre matériel et technique, mais finit par porter ses fruits admirablement et fut même industrialisée en plus de 200 exemplaires. Elle fut un recours décisif pour la victoire alliée.

Une reproduction partielle de la Bombe dans la Hut 11 de Bletchley Park.

Deux huts du désormais musée de Bletchley Park sont consacrées à cette machine et à son histoire. Malheureusement, la machine telle quelle n’est pas sur le campus. Seule une reproduction partielle s’y trouve. Paradoxalement, il y en a une à quelques dizaines de mètres de là, au Computer Museum de la ville, mais qui ne fait pas partie du parc (et donc du même ticket d’entrée).

J’ai eu l’opportunité de visiter le site la semaine dernière. La visite est très intéressante et permet de se plonger véritablement dans cet effort de guerre particulier. Il n’y a rien de très attractif a priori dans ces maisonnettes remplies de bureaux et de classeurs mais on s’imagine bien le désespoir de ces femmes et de ces hommes dont la famille mourrait au front, tenter, nichés au fond de ce parc, de casser des codes invisibles à l’œil nu. Les parcours guidés très bien organisés nous rappellent que derrière cette iconique aventure ENIGMA se cache une multitude de missions, personnages, codes et machines au service du décryptage informatique à une époque ou l’absence de logiciel et de miniaturisation imposait des infrastructure d’envergure.

Le film Imitation Game arrive à capturer avec brio cette dualité. Il est à mon avis un complément indispensable à la visite et à l’histoire de Bletchley Park. Dans l’extrait suivant Alan Turing (interprété par Benedict Cumberbatch, l’une de ses meilleures interprétations à mon goût) découvre que la clé du message est inclue dans le message lui-même, sous forme d’un bulletin météo où les mêmes mots sont utilisés d’une fois sur l’autre, introduisant une faille dans la conception de ce chiffrement.

Cette scène est bien sûr dramatisée au maximum, c’est le climax du film. On voit Alan Turing courir d’un bâtiment à l’autre de ce qui pourrait être Bletchley Park (mais le décor a l’air différent), ce qui est crédible dans le sens où la machine était dans un bâtiment dédié. On voit bien Turing configurer la machine (input), la lancer, relever le résultat (output) et inscrire ce résultat sur les trois rotors de la machine ENIGMA. En tapant un message codé avec la bonne configuration des rotors pour ce message, les lettres décodées s’affichent, relevées par son collègue qui lit le message décrypté. C’est en effet exactement comme ça qu’ils ont procédé.

Pour compléter ce billet, je poste quelques liens utiles, dont un commentaire du livre Annotating Turing que j’ai écrit sur mon blog l’an dernier :

Une vue de Bletchley Park.

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