C’est par un collègue de travail que je suis devenu marathonien. Un jour d’automne il a mobilisé une équipe pour participer à cette grande course, et depuis j’ai couru toutes les semaines (de 99 à 160km par mois), dans le but de pas me ramasser le jour J.

Je me suis ramassé. (enfin, j’ai dû marcher)

Forcément, les premiers kilomètres se passent bien. On est une énorme bande de joyeux lurons bariolés de couleurs, de toute la France, de tous les pays, pour toutes les causes, à discuter, applaudir les pompiers qui nous jettent de l’eau, se ruer sur les ravitos (ravitaillement salvateurs)… Bref, c’est littéralement une kermesse ambulante. Nous sommes trop nombreux pour contrôler la trajectoire, et parfois je suis ralenti. Mais je n’ai pas dans l’idée de faire « un temps », donc je profite.

Traditionnellement, je commence à avoir mal aux pieds et aux jambes au bout de 15 kilomètres. Cette course s’inscrivait dans la tradition. Jusqu’à 20 j’étais bien. A trente je serrais les dents. Un amical panneau géant simulant un mur avec écrit LE MUR (du genre, vivez le mur en rigolant – ha ha) annonce la couleur. J’étais bien globalement, mes jambes me faisaient souffrir musculairement mais j’avais un bon souffle et envie de continuer. C’est juste que je ne pouvais pas vraiment. J’ai joué le jeu jusqu’à 37 kilomètres, mais de 37 à 38 j’ai dû me rendre à l’évidence et oser faire ce dont j’avais envie depuis longtemps : marcher. Il faut dire que je n’étais pas le seul. La kermesse des joyeux lurons s’est transformée peu à peu en procession funéraire, aux odeurs de mort (pour rester poli) et surtout – ce qui m’a choqué – aux corps inertes à terre, secourus par des pompiers aux aguets. La fin est proche, mais plus proche pour certains que pour d’autres. Si la large ligne droite du bois de Boulogne est un défi moral, c’est aussi une voie adaptée pour la circulation des voitures de secours…

Marcher était une solution bien minable. Marcher est déjà un compliment aux mouvements que je tentais d’exécuter. La douleur est aussi forte ; et puisqu’en toute logique elle allait durer plus longtemps, je me suis remis à courir pour abréger mes souffrances. La grande quantité de supporters et les nombreux groupes de musique rendent les deux derniers kilomètres vivables. J’ai surtout souffert entre le 34 et le 39.

En passant la ligne, on est submergé par des sentiments divers, mais globalement homogènes : « je vais mal ». Et j’allais mal. Impossible de marcher droit, étourdi, pris par des vagues de dépression spontanées (alors qu’on pourrait s’attendre au contraire). Le temps de rejoindre mon sac, de gratter quelques bananes et quelques oranges, je reprends le contrôle mon corps. A part mes douleurs musculaires, je n’ai aucune blessure. J’ai même moins d’ampoules qu’en entraînement long. Je suis persuadé avoir perdu un ongle, mais plus tard je réalise que non. Du moins pas encore. Ma montre indique 4h02 de course.

Ce sport va trop loin (pour moi). Il est extrême. J’ai toujours pensé le marathon comme un sport extrême, et, donc, je confirme cette impression.

Il me faut bien 20 minutes pour reprendre complètement les esprits. Dans des états divers, d’autres collègues nous rejoignent et on s’en va boire un coup avant de se séparer.

Si c’était à refaire, et maintenant que je sais ce que c’est, je dirais non ! La distance du semi-marathon me semble bien plus naturelle et agréable. Elle offre aussi des axes de progression que le marathon ne m’offrira pas. J’ai en tête le sport comme une activité de bien-être, dans les entraînements et les courses courtes, bien en-deçà de l’effort d’un marathon. J’ai été néanmoins surpris de la qualité et de la bonne ambiance de cette course. Je ne m’attendais pas à autant d’effervescence. La quantité de personnes est démesurée, mais les autres coureurs sont les bienvenus quand on est dans le rouge. On se sent moins seul.

On fait un sport à la con, qu’est-ce que ça fait mal.

Benjamin Malaty, marathonien professionnel

Une réflexion sur “Le marathon de Paris

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