Nous avons finalement décidé de changer notre plan initial, et de faire moins de route que prévu. Nous faisons une croix sur Anchorage (et Seward) car nous ne roulons pas assez quotidiennement pour être de retour à temps à Whitehorse. Et nous aimons prendre ce temps le matin et le soir aux campings et RV pour se détendre et s’occuper de Salomé, la faire jouer, être vraiment en vacances sans être confinés dans la voiture (certes énorme). On ne sait pas non plus si Salomé peut faire beaucoup plus. Elle est complaisante jusqu’à présent, mais il y a quand même des moments où elle nous met un peu la misère, et souvent elle n’a pas envie de remonter dans la voiture… On prend le pli de réduire ce risque.


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L’avantage de cette décision c’est qu’on prend alors la Denali Highway pour couper la boucle initiale. C’était la seule route qui permettait d’aller au parc, avant que la grande route qui relie Fairbanks à Anchorage soit réalisée. Elle n’est pas pavée, mais très stable et peu poussiéreuse car elle a été huilée, ce qui colle la poussière au sol. Surtout, c’est une route splendide, bien plus intéressante que d’autres qu’on a empruntées jusque là. Elle sillonne dans les montagnes, et on aperçoit au loin les très hautes montagnes de l’Alaska Range. On choisit un camping sur cette route pour passer la nuit, sur la Bushkana River. Cette rivière provient d’un glacier (mais elle est déjà à 16°C ici), et succède a des dizaines de rivières semblables. Elles abritent beaucoup de vie, l’écosystème est très riche (oiseaux, poissons, orignaux, caribous, ours… tout l’Alaska en somme).

Sur la Denali Road

Il y a beaucoup de moustiques à notre arrivée, mais bizarrement petit à petit ils ont disparu de notre emplacement (le spray ultra-puissant doit y être pour quelque chose). A certains endroits, les moustiques pullulent, à d’autres ils sont complètement absents. On profite des abords immédiats, on s’installe, on chill. En face de la rivière se trouve un musher et sa quantité de chien. On les entends japper lorsqu’il leur donne à manger. Il est fréquent de voir ces résidences de musher sur la route. Le chien de traîneau est particulièrement répandu en Alaska. C’est bien sûr un moyen de transport de choix en hiver. Des grandes fêtes et compétitions sont organisées, comme en témoignent les affiches restées là. A Delta Junction nous avons vu un terrain de spectacle. L’été, l’activité est moindre, mais les chiens sont bien là ! On ne les a pas vu, mais on les entend parfois.

McLaren River Lodge

Le lendemain, nous reprenons la route. Mon enthousiasme de la veille s’estompe rapidement en découvrant peu à peu une route certes pavée, mais remplie de nids de poule. Et n’allez pas croire qu’avec cette voiture on ne les sent pas passer. On ne sent pas le trou en lui-même, mais une fraction de seconde après la secousse se répand dans tout l’habitacle, et bien sûr la partie habitation subit le même sort. Avec désespoir, nous avons cassé ou renversé plusieurs choses depuis le départ, comme par exemple la bouteille d’huile qui s’est répandue, l’intégralité de la vaisselle qui est tombée du placard du haut dans l’évier (une assiette cassée en mille morceau s’est répandue dans tout le camping car), et le pot de beurre de cacahuète qui a coulé dans tout un placard… On essaye d’éviter les secousses, mais quand la route est belle et qu’on reprend de la vitesse, on se fait avoir par le prochain obstacle pas facile à voir.

Sur la Denali Highway
Sur la Denali Highway

On n’est pas parti super tôt (en général vers 10h), du coup on est absolument ravi de découvrir une roadhouse le long de la Denali Highway : le McLaren River Lodge. Dans le guide, il y a écrit “good food”. C’est faux. Leurs “soupes” sont en fait des boîtes de conserve de ce qui ressemble plus à une sauce à nachos qu’une soupe, mal réchauffée ; les frites ne sont pas bien cuites (ni bien découpées) ; le beurre est de la margarine ; les glaces maison sont en fait des poudre à diluer. Seul le gâteau était bon, une tourte aux baies voisines, qui poussent très bien dans le coin. On ne fait pas de fixation sur la qualité de la nourriture (ça nous fait rire maintenant), et honnêtement le lieu est très sympa : la décoration est très originale et cosy, l’emplacement est incroyable, il y a de la vie avec des cyclistes qui se restaurent ou des camping-cars qui passent ou logent. Et nous, ça nous fait moins de cuisine et de vaisselle ! Même si le guide avait dit “bad food”, on se serait quand même arrêté. La route ensuite s’améliore petit à petit qu’on retrouve la Richardson Highway, axe nord-sud qui suit le pipeline. Mais il faut rester vigilant.

Le McLaren River Lodge

Sur la Richardson, on s’arrête au camping Surdough (le nom de la rivière, comme la plupart des noms campings). Le camping est énorme, et vide (trois campeurs comme nous). On apprécie de plus en plus les campings du coin, le long de rivières, qui offrent des vues particulièrement bucoliques. L’absence de monde et la grande nature environnante nous fait espérer voir de la faune, mais je crois que les animaux ont beaucoup d’autres endroits où traîner qu’à proximité des campings. Je ne parle pas des moustiques, évidemment. Toujours là, sans être une incommodité insurmontable.

Le Trans-Alaska Pipeline

Nous avons à plusieurs reprises croisé ou longé le trans-alaska pipeline, construction humaine majeure en Alaska. Il s’agit d’un oléoduc qui transporte du pétrole brut depuis Prudhoe Bay, sur la côte nord de l’Alaska (océan Arctique), jusqu’au port de Valdez, sur la côte sud, où le pétrole est ensuite chargé sur des pétroliers. Nous n’avons pas fait ces deux villes, mais le pipeline croise la Alaska Highway (est-ouest) et la Richardson Highway (nord-sud) que nous avons empruntées. Une partie importante du tracé (environ moitié) est surélevée sur des supports en zigzag, notamment pour traverser le pergélisol sans le faire fondre à cause de la chaleur du pétrole, ce qui le rend particulièrement impressionnant. Il traverse trois chaînes de montagnes (Brooks Range, Alaska Range, Chugach Mountains) et plus de 800 cours d’eau.

La construction a commencé en 1974 et s’est achevée en 1977, un chantier d’environ 3 ans. Il s’agissait à l’époque du plus grand projet de construction privé jamais entrepris aux États-Unis, avec un coût final d’environ 8 milliards de dollars (l’équivalent de plusieurs dizaines de milliards aujourd’hui). Jusqu’à 70 000 personnes ont travaillé sur le projet à un moment ou un autre, avec des pics d’environ 28 000 travailleurs simultanément. Le plus grand défi a été le pergélisol (permafrost) : le pétrole brut sortant du sol est chaud (environ 60-80°C), et un pipeline enterré directement aurait fait fondre le sol gelé en profondeur, créant instabilité et risques de rupture. Le tracé zigzague volontairement plutôt que d’être en ligne droite : cela permet au tube de se dilater et se contracter avec les variations de température, et d’absorber les mouvements du sol lors de séismes. Les ouvriers travaillaient dans des conditions extrêmes : températures pouvant descendre sous -50°C en hiver, isolement, nuits arctiques. Quand je vois qu’on se plaint nous quand on met les pieds dans la rivière… en été !

Le développement du pétrole en Alaska a forgé en quelque sorte l’Alaska moderne. L’état a supprimé son impôt sur le revenu des particuliers en 1980, suite au boom pétrolier et à l’afflux massif de revenus tirés de la production pétrolière, qui a rendu cet impôt jugé inutile par la législature. Depuis, ce taux est resté à zéro. L’Alaska est l’un des rares États sans impôt sur le revenu et sans taxe de vente au niveau étatique. En revanche, les municipalités et arrondissements locaux (boroughs) peuvent imposer leurs propres taxes de vente locales, allant jusqu’à environ 7,5 %. Par ailleurs un fonds souverain, le Alaska Permanent Fund, créé en 1976, capitalise une partie des redevances pétrolières de l’État. Chaque année, l’État verse à ses résidents éligibles un dividende tiré des revenus du pétrole via ce fonds. Les montants (imposables au niveau fédéral) de ces dernières années : 1 114 $ en 2021, 3 284 $ en 2022 (aide énergétique exceptionnelle), 1 312 $ en 2023, 1 702 $ en 2024, et 1 000 $ en 2025. L’industrie pétrolière est quant à elle taxée, ainsi que les sociétés d’une manière générale. Un sign man (personne qui tient le panneau Stop pendant des travaux sur la voie) a discuté avec nous. Il était assez calé sur les systèmes de taxation aux USA mais aussi dans d’autres pays d’Europe.

Une vue du pipeline sur notre route
La carte qui couvre notre parcours. La Denali Highway porte le numéro 8 (Alaska 8à, et la Richardson le 4. Le trait noir le long de la 4 est le pipeline. Notre trajet global commence à Whitehorse puis Haines Junction, Beaver Creek, Tok (par la 1), Delta Junction, North Pole, Fairbanks (2), Nenana, Denali Park, Cantwell (3), Paxson (8), Gakona (4), Tok (1), Chicken (5), Dawson City (9), Whitehorse (2).

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