J’écris ces lignes assis dans un petit salon de thé caché dans les rues pluvieuses de Douvres, dans le Kent en Angleterre. Il m’est difficile de m’imaginer en ce moment que ce qui m’a porté ici ce sont des centaines de kilomètres d’entraînement en natation, des interminables bains en eau froide, des innombrables longueurs en piscine. Oui, la raison pour laquelle je suis ici c’est parce que je m’apprête à traverser la Manche.

Le temps est gris, je pourrais le décrire précisément, mais si je dis « typiquement anglais », on comprend beaucoup plus vite. Cependant, sur la plage de petits cailloux de Douvres s’aglutine un petit groupe de nageurs, surtout des nageuses d’un certain âge curieusement, qui vont et viennent dans l’eau, attachent leur bouée colorée, escaladent la pente forte de la plage, enfilent leur dryrobe, boivent une gorgée de thé chaud.

Au Castle Street Coffee à Douvres

Même à une eau avoisinnant les 14°C, cette scène est tout à fait banale. Douvres est devenue il y a près de cent ans le point de départ des traversées de la Manche à la nage. Un petit écosystème discret et bienveillant s’est mis en place, avec pour point névralgique Douvres et sa plage des nageurs : nageurs et nageuses du monde entier (Australie, France, Argentine cette semaine), coachs, accompagnants, ravitailleurs, co-nageurs, relayeurs, pilotes…

Pour ma part, je ne vais pas nager ce matin, je préfère me reposer, m’inspirer des lieux, voir ces endroits et ces gens que j’ai l’impression de connaître depuis toujours, indifférent au temps qui passe, aux défis mécaniques, aux records et… à la température de l’eau. Je sirote mon matcha et j’attends mon tour.

Des nageurs s’entraînent
La « plage des nageurs » à Douvres
Un panneau informatif à propos de la traversée de la Manche à la nage. La nage la plus précoce et la plus tardive de l’année est un double record détenu désormais par Stève Stievenart « le phoque » (le panneau n’est pas à jour): 2 mai 2025 et 11 novembre 2021.

Une fenêtre se ferme

Les nageurs de la fenêtre précédente sont déçus. Le mauvais temps a couvert nonchalamment l’intégralité de leur fenêtre. Les avions repartent vers leurs pays d’origine avec des nageurs secs. Je parlais avec une nageuse française, numéro 2 sur sa fenêtre, qui n’a pas eu sa chance. Elle est tant d’autres doivent alors négocier avec leur pilote pour un créneau de dernière minute, se faufiler dans les listes d’attentes, les désistements, la vie de famille et les nuages. Si seulement la traversée de la Manche était sous les tropiques !

Je suis dans un état d’esprit serein et reposé. Me déconnecter de mon quotidien, être en vacances, loin du travail et des responsabiltés de tous les jours me met dans de bonnes dispositions. La routine est un outil puissant pour s’entraîner et construire sur le long terme, mais rien de mieux que de sortir la tête de… l’eau ! pour faire face à l’échéance.

A propos de mon équipe

Avec moi se trouve William, qui a été présent à nombreux de mes entraînements, dans l’eau ou sur le paddle, assurant ma sécurité, me ravitaillant et prenant photos et vidéos incroyables. C’est un sportif récidiviste, adepte des grands formats, des défis difficiles et des sensations brutes – surtout si elles commencent très tôt, genre 4h du matin ! Il fera ce qu’il a toujours fait pour moi sur le bateau, cette fois grandeur nature.

En transit (il arrive ce soir), Gérald est mon « co-nageur ». Franco-écossais installé dans le sud de la France, on s’est trouvé sur Instagram dans ce projet commun de traverser la Manche en solo et sans combinaison en 2026 (il nage en août). On s’est alors retrouvés pour des nages plus ou moins longues et plus ou moins difficiles. Un entraînement en commun très utile, et franchement très sympa. Gérald a traversé deux fois la Manche en relai, dont une fois à seulement deux nageur. Un autre relai a échoué. Le tout sans combinaison. C’est une expérience hors-norme par rapport à mes références, et une chance inouïe que j’ai de l’avoir dans mon équipe alors qu’il ma rejoint au pied levé, faute de la présence de mon coach.

Mon coach Julien a planifié tous mes entraînements, fait monter la charge et la difficulté sans peine et sans douleur. Avant de l’embaucher je nager péniblement 10km par semaine en me blessant à l’épaule. Avec lui je suis monté à 30km par semaine sans blessure, avec motivation et plaisir. Alimentation, mental, piscine et mer sont le lot des nageurs comme moi, et grâce à l’expérience de Julien j’ai pu arriver à Douvres dans des dispositions physiques et mentales idéales. Je me sens prêt et c’est grâce à lui. Il n’a pas pu venir, mais il est dans ma tête et mes bras.

Avec William sur le ferry vers Douvres

Co-nageur ?

Vous vous demandez peut-être ce qu’est un « co-nageur ». Je vous explique. Le co-nageur nage à mes côtés régulièrement pour me soutenir mentalement. C’est un phénomène très puissant et très utile. Nager à deux c’est partager un moment difficile, où le temps et le doute disparaissent comme par magie. Les règles sont très strictes : le co-nageur peut se mettre à l’eau seulement par tranche d’une heure maximum toutes les deux heures, et seulement après 4 heures du départ. Il ne peut pas se placer devant le nageur (le sillage aiderait trop, c’est le drafting, et il est interdit) et ne doit jamais le toucher. Subtile, mais utile. Gérald est très au point de ces règles, et comme il est un vrai nageur d’eau froide et en préparation de la Manche, il le fera sans combinaison, ce qui n’est pas une obligation.

Le titre de cet article est « à quelques jours de la traversée », mais bien sûr seule la météo (ou le pilote) décidera du départ – ou du non départ. Par nature (ou parce que je viens de parler à une nageuse dans ce cas !), je ne me dis pas « non, ça n’arrivera pas« , mais au contraire : oui, ça peut arriver. C’est comme ça, ça fait partie de la légende de la traversée de la Manche. Pour ça aussi, je suis prêt.

Vous pouvez également aimer :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.