Nous sommes de retour à Tok, qui est la seule ville que nous faisons deux fois sur le trajet (à l’exception de notre point de départ Whitehorse). Notre parcours en Yukon-Alaska resemble en effet à un 8 couché, où les deux boucles se recoupent à Tok. C’est assez confortable dans le sens où nous connaissons déjà un peu les lieux, donc nous gagnons du temps. Nous faisons la route le matin, pour retrouver notre restaurant Fast Eddy’s pour y déjeuner. Non que la nourriture soit très bonne, mais c’est peut-être le meilleur restaurant qu’on a fait jusqu’ici, et il est kids-friendly avec des coloriages, un menu enfant et un verre rigolo. Et il y a une petite ambiance entre un routier et un vieux diner en bois que j’aime bien. Tok est une ville de passage sur une route incroyablement droite, et on y trouve de tout avec beaucoup de place, car prévue pour accueillir les plus gros camions. On peut presque toujours se garer dans les contre-allées caillouteuses et repartir en marche avant sans manœuvrer, ce qui ajoute du confort au confort. On a remarqué que les campings proposent aussi parfois l’option, ça s’appelle trough-out. On prend.
Vol local avec 40-mile air
J’ai réservé un petit tour en avion de tourisme local. L’envie devenait trop pressante à voir tous les avions le long des routes ou sur les lacs, et les panneaux fréquents des petites compagnies qui font visiter, ou transportent, d’une zone à l’autre. L’Alaska est un terrain si grand et si accidenté, avec très peu d’axes routiers, que l’avion est un moyen très sollicité, en été en mode hydravion ou brousse avec les roues tout terrain comme en hiver, avec les skis. Les villages sont souvent si petits que la piste, en dur ou en herbe, longe ou s’arrête au niveau de la route.

J’ai envoyé un e-mail deux jours avant à l’entreprise 40-mile Air et on m’a répondu très vite. J’ai booké un vol local pour profiter des paysages d’Alaska sous un autre angle. Le vol étant prévu à 9 heures, il a fallu nous presser un peu par rapport aux autres jours, mais Marine m’a déposé bien à l’heure. L’ambiance de l’entreprise, une sorte de petite compagnie aérienne, est très décontractée mais aussi très sérieuse. L’office est bien tenu, ça travaille activement, et mon pilote Joseph est là prêt à voler quand j’arrive. 40-mile est une référence à la rivière Fortymile qui est un gros confluent de la rivière Yukon au nord de Tok, propice aux activités sauvages comme la chasse, la pêche et la navigation. Lorsque les chercheurs d’or ont découvert cette nouvelle rivière, ils ont calculé qu’elle se jetait dans le fleuve Yukon exactement 40 miles (environ 64 km) en aval de Fort Reliance
On discute un peu du trajet. Je ne suis pas un client habituel qui va chasser dans un coin ou faire un tour touristique près des sites les plus visités (que je ne connais pas forcément d’ailleurs). En fait, je choisi même un avion plus lent (et moins cher) qu’est le Piper PA-18 Super Cub, dont j’ai beaucoup entendu parler sans l’avoir jamais pratiqué. Ils en ont six, dont un en construction. On se met d’accord sur un trajet d’une heure et on embarque dans la machine.
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C’est un avion très modeste, assez vieux, avec deux places l’une derrière celle du pilote, mais un moteur de Lycoming 180 chevaux qui tourne très rond. On décolle de la piste en gravier, malgré la belle piste en dur à Tok Junction (PFTO). Et à peine en altitude je découvre de mes propres yeux ce qu’on soupçonnait sur la route : une immensité verte, une plaine à perte de vue, quadrillées par quelques axes qu’on ne découvre qu’au moment de les survoler. En fait, même la ville de Tok est à peine soupçonnable tant la majorité de la ville est en dessous de la cime des arbres. A faible altitude, on la voit à peine.



Non loin quand meme se trouve l’Alaska Range, qui naît subitement de cette plaine. Avec le Cub on se rapproche vraiment très très près, je vois presque chaque brin d’herbe. Des sentiers sont tracés par des moutons qu’on aperçoit un peu plus loin. Le pilote peine un peu à élever l’avion pour passer la première barre rocheuse, mais il finit par y parvenir, dans un trou plus grand que les autres et avec un vent clément. On s’est quand fait un peu secouer. Derrière s’étend une belle rivière sinueuse et rocailleuse, longue à l’infini. On passe cette rivière et une autre, semblable coule tranquillement, préservée de toute construction humaine.
En descendant vers la rivière Tok (qui se jette dans la Tanana au niveau de la ville de Tok), Joseph entreprend un atterrissage sur une piste en gravier de l’un de ses confluents, à côté de quelques baraquements et de quads qui ont été amené là l’hiver sur la rivière gelée. C’est le quartier d’été du propriétaire de la compagnie (une quinzaine d’avion en tout). On se pose en frôlant vraiment les arbres. Le Super Cub avec ses roues géantes est fait pour ce genre de terrain à peine préparé. Il s’arrête vite, et il décolle très vite aussi. Le type nous fait un coucou et on repart remonter la rivière, à basse hauteur pour tenter d’apercevoir (vainement) des orignaux.

C’est l’occasion de discuter. Joseph a parfois l’air décontracté jusqu’à l’ennui, mais il est en fait plutôt bavard, et j’apprends de lui comme d’un guide. 40-Mile Air est spécialisée pour amener les chasseurs où ils le souhaitent (ou bien où ils voient des bêtes depuis l’avion). Certains coins sont à ours, d’autres à caribous, d’autres à loups. La compagnie connaît bien les emplacements, et un peu comme les bons spots de pêche, ça ne se partage pas comme ça. En l’occurrence, ça se vend. La liste d’attente pour décoller avec eux est de cinq ans ! Les bêtes chassées doivent être par la loi ramenées, avec les cornes et la viande, ce qui occasionne un nouveau vol. Joseph doit ramener deux caribous cet après-midi.
La chasse au loup est même autorisée à la pratique… depuis l’avion. Je lui demande de répéter : le chasseur tir bien depuis l’avion. Des avions en basse altitude tirent le loup, un autre plus haut suit la horde et guide les avions plus bas qui ont moins de visibilité une fois le loup dans les arbres. Le loup est autorisé à la chasse et même encouragé (je ne sais pas sous quelle forme) car il déstructure les écosystèmes. Une fois tué, l’avion se pose non loin avec ses skis et la bête et ramenée. La fourrure peut rapporter jusqu’à 1000 dollars, alors on ne la laisse pas traîner.
L’entreprise propose aussi des vols touristiques, mais n’est pas la mieux placée géographiquement pour ça donc je comprends que ça ne soit pas son activité principale. Elle fait aussi du comptage d’orignaux, sur sollicitation de l’État, qui veille au renouvellement des populations. Depuis l’avion, on comprend dans cette immensité quasi-vierge que l’Alaska séduit par ses grands espaces. Certaines maisons ou cabanes semblent avoir été construites sur un coup de tête, sur une terre disponible. D’autres parcelles sont aussi remplies de carcasses de voitures ou de maisons abandonnées.
Comme Joseph a compris que j’aimais bien voler et découvrir la machine, il propose un deuxième atterrissage, cette fois dans la brousse, dans un coin qu’il connaît bien (il s’y entraîne), hors de toute signalisation sur place comme sur la carte. C’est à peu près plat, il y a de la place, quelques touffes mais pas de grands arbres. L’avion se pose à l’aise et on redécolle pour rentrer sur Tok. D’autres avions sont dans le secteur ainsi que deux hélicoptères. Aucun vent aujourd’hui, une bonne visibilité, de très belles conditions pour voler, ce qui n’est pas toujours le cas. S’attendre à 20 nœuds de vent de travers au décollage à Tok.
Inutile de dire que je suis ravi. Je remonte dans la voiture et on repart vers le nord. Sous le niveau de la cime des arbres.


