Après un an et demi d’entraînement et des centaines d’heures et de kilomètres d’entraînement dans l’eau froide de l’hiver, j’ai embarqué pour Douvres en attendant le départ de ma traversée de la Manche à la nage et sans combinaison.

Dans l’attente

La traversée de la Manche, c’est avant tout d’attendre sur la terre. Le pilote nous donne une fenêtre de 10 jours dans laquelle trois nageurs peuvent partir, dans un ordre défini à l’avance. A chaque opportunité météo, le nageur suivant dans la liste peut partir. Je suis numéro 1. Par chance, à peine deux jours après le premier jour de ma fenêtre (dimanche 14 juin), les conditions sur toute la traversée sont clémentes. Et je dis bien la chance, car il est tout à fait possible qu’aucune date ne s’ouvre sur l’ensemble de la fenêtre. C’était le cas de la fenêtre précédente, où les nageurs n’ont pas pu partir du tout. Les nageurs et coéquipiers les plus contraints par leurs avions, les dates fixes, le travail et les temps de trajet sont alors obligés de rentrer chez eux sans avoir pu tenter leur chance. D’autres, un peu plus flexibles, ont pu se glisser dans un créneau de la fenêtre suivante.

Douvres n’est pas une destination très touristique. La ville est phagocytée par un port démesuré, sans cesse actif, et une guirlande interminable de poids-lourds y vont et en viennent, coupant la ville en deux. Ce trafic dévisage la ville, mais je ne dirais pas pour autant qu’il n’y a rien à faire. Comme toute ville, en particulier qui donne sur la mer, il y a des promenades, des petites choses à découvrir, à tester, à goûter. Mais pour moi, Douvres c’est surtout le foyer d’une communauté de nageurs dont le regard se tourne vers la France. Sans jamais être allé à Douvres, en arrivant, j’avais l’impression de déjà bien connaître les lieux, la plage dite « des nageurs », les falaises, le port de plaisance et le port commercial.

J’ai attendu trois jours, mais je compatis avec ceux qui en ont attendu 14… Eddie, le pilote du Pegasus, m’a confirmé par téléphone que le départ aurait lieu dimanche à 7h du matin. C’est une bonne nouvelle car ça veut dire que je peux avoir une nuit presque entière avant de partir nager. C’est aussi une heure où j’ai l’habitude d’aller nager. La contrepartie, c’est que l’arrivée en France est mécaniquement de nuit, au vu de mes allures. L’heure est choisie par le pilote, mais elle est déterminée par la prochaine marée, montante ou descendante. Il faut placer le nageur au bon endroit au moment des mouvements de marée les plus forts.

Le Pegasus, à bord duquel nous embarquerons pour commencer la traversée

Le jour J, il y a une petite foule qui attend devant la passerelle qui descend sur le ponton flottant où les bateaux viennent accueillir les nageurs et leurs équipages : après ces longues journées de mauvais temps, neuf bateaux prennent la mer, pratiquement à la même heure. Le départ est conforme à ce que j’avais vu et imaginé. Le bateau quitte le port, navigue vers la plage de départ, pendant que je me prépare et me mets en condition. J’ai déjà mon maillot, j’enfile précautionneusement mes quelques autres affaires : mon bonnet bien vissé pour qu’il ne bouge pas, les lunettes teintées car il y a déjà bien du soleil, mes bouchons d’oreille, et une lampe sur mon maillot pour anticiper la nuit, la dernière chose que je veux est me contorsionner pour la placer à la nuit tombée. Mais le plus long c’est de me badigeonner de crème isolante, un mélange de lanoline et vaseline préparé à l’avance. Gérald, mon coéquipier et « co-nageur », étale la crème avec moi, pendant que William prend un petit film. A peine entièrement recouvert, c’est le moment de sauter à l’eau et de rejoindre la plage de départ.

Les règles stipulent que je dois sortir entièrement de l’eau avant de commencer ma nage. Ce que je fais, sous les regards encourageants de deux promeneurs. Le bateau klaxonne, c’est le signal, je me mets à l’eau.

Je me jette à l’eau

Sous le regard pas spécialement incrédule de deux anglais qui se promènent (ils doivent avoir l’habitude), je me mets à l’eau et nage vers le bateau. Je me place à sa gauche, comme anticipé, et commence alors la nage, lente et régulière, vers la France. L’eau est froide, un peu en-dessous de 15°C, mais rien de surprenant. La crème fait son effet et je nage comme je l’ai si souvent fait, même à proximité d’un bateau. Le soleil brille et chauffe, la mer n’est pas agité. Sur la première heure, l’eau est tellement trouble que je ne vois pas mes propres mains. Peu à peu, elle s’éclaircit, bien qu’on reste loin de mes standards méditerranéens ; rien de très perturbant pour autant.

Sur le bateau, un autocollant donne du courage… et aussi l’emplacement où je dois être par rapport au bateau.

Au contraire, les quatre premières heures se passent très bien, et je suis pris dans une forme d’excitation qui m’occupe beaucoup l’esprit. J’ai du mal à rester concentré sur une seule idée, beaucoup d’informations fusent : « ça se passe bien », « mais c’est normal au début, ça va être long », « t’es pas fatigué », « ménage-toi mais avance quand même », « j’ai pas froid », « ça fait si longtemps que je m’entraîne », « c’est enfin le jour J », « j’ai de la chance de partir si tôt », « je ne vois pas comment je pourrais échouer », « j’espère que j’avance bien sur la carte »…

A 4h de nage, je me plains de maux de ventre. La mer à cet endroit est particulièrement houleuse, avec des vagues contradictoires, sans rythme sur lequel me caler. Mon co-nageur m’a rejoint et il m’a dit après qu’il a bu de l’eau à ce moment-là, que c’était agité. Tout progresse très lentement, donc c’est dur de juger. Mes ravitaillements ont lieu toutes les 30 minutes, et à 10 minutes et 5 minutes mon équipe fait un signe clair pour m’annoncer le ravitaillement à venir. Aux 4h, donc, je signale mon mal de ventre et réclame du thé au gingembre pour le prochain ravitaillement.

Sur le bateau

Le signal est reçu. Je n’ai jamais été mal physiquement en entraînement, donc mon équipe n’est pas spécialement inquiète… ni préparée. William prépare le ravitaillement suivant un peu en avance. Comme j’ai demandé du chaud, ça lui demande un peu plus de préparation que mon ravitaillement habituel, qui est une solution liquide à 90 grammes de glucides par 500 mL. L’équipage du bateau, qui consiste en un pilote, un copilote (son fils) et un officiel de l’association pour vérifier que tout se passe bien, a demandé à ce que nos affaires soient posté à l’arrière, sur le pont supérieur. Depuis la mer, je vois William aller et venir pour préparer en avance mes ravitaillements et me les servir.

Depuis l’eau, je vois vraiment tout ce qui se passe sur le bateau, où sont les gens, ce qu’ils font, et même ce qu’ils pensent, en fonction de leur attitude, position, mouvements etc. Je les vois regarder au loin (pour éviter le mal de mer), se préparer à manger pour eux, se vêtir ou dévêtir en fonction du soleil qui apparaît ou disparaît derrière les nuages épais… L’équipage reste plus discret, mais à chaque ravitaillement, le copilote fait son apparition sur le pont. Je suppose qu’il vérifie que personne ne tombe à l’eau.

L’officiel (qu’on appelle en anglais observer) monte parfois sur le pont, mais le plus souvent il est dans la cabine, et passe une tête derrière sa vitre. Je vois son visage bonhomme, en train de compter mes coups de bras et de noter les chiffres sur sa tablette. J’apprendrai ensuite qu’il note rigoureusement TOUT ce qui se passe en terme d’interaction avec le nageur, et en particulier la nutrition. En nageant je me dis qu’il y a une confusion avec le terme observer. On a l’impression qu’il est là pour observer le nageur, mais en fait il est surtout là pour observer la bonne application des règles. Il me les a rappelées en début de journée, sur le bateau, et je les connaissais déjà bien. (une traduction possible de observer selon WordReference est spécialiste, expert).

Je vois aussi le pilote ou le copilote, depuis la console de pilotage, jeter un œil indifférent sur moi, pour vérifier que tout va bien et que je suis bien suivi. Globalement, il y a vraiment deux équipes distinctes : celle du bateau et celle du nageur.

Difficultés à 4h30

Le thé m’arrive en complément de mon ravitaillement habituel. Mon mal de ventre et ma nausée ne se sont pas taries depuis le dernier « ravito ». A peine une gorgée du thé bue, je vomis d’un coup et beaucoup, à ma grande surprise et celle de mon équipe. Je vois tout le monde débarquer sur le pont pour observer attentivement mon état. Je suis choqué car ça ne m’est jamais arrivé, mais je sais aussi que ça peut arriver. Je prends plus de temps à ce ravito, essaye de boire un peu plus, mais ça ne passe pas. J’arrive à reprendre mes esprits et je repars doucement.

Je me sens alors très mal, et c’est dur de nager, mais je fais un gros effort, car je ne suis « qu’à » 4h30 de nage, ce qui n’est pas beaucoup pour mes standards (et pour la Manche) et parce que j’ai espoir que ça aille mieux. L’équipe est extrêmement attentive sur les ravitaillements suivants. Je n’arrive rien à avaler et je vomis encore, mais j’arrive à repartir à chaque fois. En parallèle je me sens de mieux en mieux, les vomissements ayant évacué mon mal de ventre et ma nausée.

Le ver est dans le fruit

Ces dernier ravitaillements, vomissement et absence de ravitaillement, ont fait pénétrer le froid dans mon corps. Le soleil s’est définitivement caché derrière une couche nuageuse, l’eau est toujours autour de 15°C, ma nage a ralentit et mon corps ne se réchauffe plus aussi bien qu’avant. J’ai une crampe latente sur la cuisse droite qui m’empêche d’utiliser la jambe complètement. Grâce à du Coca et un sandwich bien senti, j’arrive à remanger, mais le froid me gagne irrémédiablement.

J’aurais pu arrêter n’importe quand à partir de 5h de nage, tellement c’était difficile. Mon équipe me demandait comment ça allait et si je voulais continuer, j’ai toujours dit oui. Je n’étais jamais prêt à laisser échapper ce rêve, combien même les conditions étaient difficiles. Les 5h à venir étaient une véritable torture, physique et mentale. A chaque ravitaillement mon corps se meurtrissait de changer de position, j’avais mal partout. Chaque demi-heure gagnée était une victoire. Je les ai passées grâce à mon équipe.

Gérald est venu une deuxième fois nager à mes côtés. J’étais devenu tellement lent que c’était dur pour lui de nager. Il a observé, m’a accompagné une heure et est remonté sur le bateau. On a pu discuter un peu, et il a pu voir mon état de plus près. C’était un bon moment car les gens sur le bateau sont loin, et haut !, ce qui ne permet pas toujours une bonne communication. Quand Gérald est à mes côtés, le temps passe plus vite, quel que soit mon état. En fait, le temps n’existe plus vraiment, je nage parce qu’il est là.

Avec Gérald, en entraînement à Douvres, deux jours avant

Le rêve s’arrête

Ces derniers temps, j’arrive à reprendre du plaisir sur la nage. Je sais quelle est dégradée (en fait, moins que ce que je ressentais, au vu des images plus tard), mais je reprends du mental. Je me dis à quelques moments que si le froid se maintient je pourrai même atteindre la France. Mais à d’autres moments, mon corps tremble tellement que j’ai du mal à envoyer mes bras. Parfois je m’éloigne du bateau sans que je m’en rende compte.

Je vois alors les deux équipes du bateau discuter, tergiverser, et William me faire le signe de croix avec ses bras. Je m’arrête. Je sais que c’est fini. Ils m’explique que ma nage s’est vraiment dégradée, que je n’avance plus assez. J’ai compris tout de suite, je brasse doucement vers l’échelle et prends mon temps pour remonter.

J’ai atteint les 10h, j’ai passé la moitié de la Manche, c’est tout ce que j’aurais pu faire cette fois-ci. J’ai trouvé ça très décevant par rapport à mon entraînement, ce à quoi je m’attendais. J’ai souvent nagé 4h, 5h ou 6h, même dans une eau bien plus froide que la Manche, et je n’ai jamais été dans le dur comme ça. J’avais les mêmes ravitaillements. L’odeur du gasoil les 4 premières heures dû au vent de dos n’ont sans doute pas aidé, mais c’est le même jeu pour tout le monde.

J’éclate en sanglot dans les bras de mes coéquipiers. A la fois parce que j’ai échoué, mais autant parce que l’expérience était un véritable supplice, mental et physique.

Je me sens également soulagé qu’on m’ait sorti de là. Dès le moment où je suis sur le bateau, je vomis beaucoup, signe que mes ravitos suivant mes 4h30 ne sont pas passés non plus, et je vais mieux rapidement. J’ai froid, mais bien moins que dans l’eau. On me rhabille. Arrivé à terre je vais déjà mieux, en moins de 3 heures j’ai retrouvé toutes mes sensations. J’ai juste un picotement au bout des doigts de la main droite qui perdure des jours après.

La suite ?

Je suis infiniment reconnaissant envers mon équipe, William et Gérald, qui ont réussi l’impossible à me soutenir, m’observer, compatir, trouver des solutions, m’accompagner dans cette épreuve. Mais aussi mon père pour toutes les sorties bateau très utiles, et tous mes proches qui ont accepté de me voir partir nager par tous les temps, là où il y avait beaucoup d’autres choses à faire.

« J’peux pas, j’ai Manche. »

On me demande déjà si je veux le retenter. Il est vrai que cette traversée a apporté beaucoup de réponses à des questions que je ne pouvais qu’effleurer. C’est le cas aussi pour l’équipe à bord. Mais ceux qui parlent de recommencer n’ont pas vraiment en tête les sacrifices que cela représente, les heures dans la mer froide tout seul en hiver, se réchauffer tant bien que mal dans la voiture avant de retourner au travail, sacrifier des vacances, presque tous les week-ends, la logistique pour nager à plusieurs ; mais aussi les frais de la traversée (4500 livres sterling), du coach, du matériel, de la nutrition, des nuits d’hôtel, du trajet vers Douvres, de l’attente indéfinie. Les jours de congé à poser, sur toute la fenêtre au cas où, et encore ça ne suffit peut-être pas ; et encore aussi les kilos à prendre au détriment d’autres activités, d’autres sports, et de la santé.

Et renouveler le calvaire ?

Quand on me parle de réessayer, c’est bien sûr pour réussir « cette deuxième fois », mais rien n’est moins sûr !

Il y a aussi des arguments pour, mais pour l’instant je me contente de cet exploit en demi-teinte, de cette expérience glanée, et d’avoir approché du plus près ce défi insensé qu’est la traversée de la Manche à la nage.

Ma team sur le bateau, William, Gérald et moi, peu après que je sois sorti de l’eau.
Une statue en hommage à Matthew Webb, le premier nageur reconnu avoir traversée la manche, en 1875.

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