Alors que je m’apprête à jouer cette œuvre en public demain au conservatoire de Toulon, j’ai envie de partager ici quelques éléments historiques et musicologiques sur ce court morceau hors du commun. Lorsqu’on travaille un morceau, on est amené à se poser beaucoup de questions, et à les résoudre petit à petit, parfois en invoquant le passé et le vécu de son compositeur ; et dans le cas de Scriabine, ce n’est pas spécialement un voyage tranquille.

Vers la flamme, op. 72 est l’une des dernières pièces pour piano d’Alexandre Scriabine, composée en 1914, soit un an avant sa mort. C’est une pièce brève (environ 5-6 minutes) mais extrêmement dense, qu’on peut considérer comme une sorte de condensé de la pensée musicale et mystique de la dernière période de Scriabine.

Portrait d’Alexander Scriabine

Ladite dernière période de la vie du compositeur est marquée par un fort mysticisme dont la musique est une véritable partie prenante. Vladimir Horowitz, qui a connu le compositeur, rapport que selon Scriabine, l’univers finirait par être détruit par une accumulation de chaleur. Marina Scriabine, musicologue et fille d’Alexander Scriabine, raporte également que la musique était pour lui « une force théurgique d’une puissance incommensurable appelée à transformer l’homme et le cosmos tout entier ».

Vers la flamme est une concrétisation de cette vision. Elle est pour piano seul, l’instrument de prédilection de Scriabine, et se présente comme un grand crescendo qui à la fois construit et aboutit à un accord tonitruant. Dans la terminologie de Scriabine on peut y voir donc une sorte d’ascension extatique vers une illumination.

Comme dans tout projet musical, fut-il cosmique, il est intéressant de se pencher sur les moyens d’écriture mis en œuvre. D’abord, harmoniquement, l’accord mystique développé et utilisé par Scriabine est mis à contribution de plusieurs manières. Cet accord est composé des notes : do, fa♯, si♭, mi, la, ré, et s’il n’est pas exploité tel quel comme il peut l’être dans d’autres oeuvres tardives, il est utilisé comme source harmonique dont dérive la pièce. L’accord-matrice de Vers la flamme est plutôt celui auquel aboutit la pièce dans sa mesure ultime :

Le dernier accord (main gauche) égrenée dans un grand fortissimo

En tant qu’interprète, je suis plutôt intéressé sur comment mener un discours musicalement cohérent dans cette oeuvre sans véritable mélodie, grandement basée sur des effets sonores, dont le crescendo. Et à ce titre, je retiens trois idées utiles, qui font également office de guide d’écoute.

Premièrement, un motif de deux notes, une seconde mineure descendante, qui ponctue toute la pièce. Exposée après une longue introduction dans les graves, ce motif est omniprésent. Même si je suis conscient de la portée mystique de la flamme dont il est question, j’aime raporter ces idées musicales aux phénomènes physiques d’une telle flamme. Ainsi, je vois ce petit motif comme le mouvement imperceptible d’une flamme, soumis à un souffle invisible dont sommes témoins, et souvent captivés, à l’observation d’une flamme. Dans un développement harmonique inattendu, ce mouvement de flamme peut faire penser à l’apparition et la disparition d’une flamme dans le noir. L’auditeur ne sait jamais où (harmoniquement) cette flamme va réapparaître.

Cette image et les précédentes, le « motif du mouvement de la flamme » tout au long du morceau

Deuxièmement, le trémolo incessant qui apparaît au milieu du morceau, et qui entretient l’harmonie tout en donnant ce style sombre et inquiétant à la pièce. Il contribue beaucoup à l’effet sonore tellurique, apocalyptique et extatique cher à Scriabine. C’est pourquoi je l’appelle l’effet de chaleur de la flamme. Plus pratiquement il permet au piano de tenir une harmonie, et de contrôler finement les nuances.

Apparition du trémolo, le « motif de la chaleur » qui ne disparaîtra pas jusqu’à la fin du morceau. Seulement la dernière mesure en est privé.

L’apparition du trémolo ci-dessus est une mesure importante pour moi (en fait, deux mesures), car elle vient avec l’apparition de deux accords très dissonants, tels des explositions qui génèrent la chaleur. La sonorité ici est toujours sombre, inquiétante, et elle est à l’image du monde tel qu’il devait être en 1914. Non seulement à partir de ces deux mesures le reste du morceau Vers la flamme ne sera plus le même, mais j’aime à penser que c’est aussi le cas du monde en 1914, et de l’histoire de la musique. Le début du XXè siècle est un véritable tournant, à l’image de cette mesure.

Troisièmement et dernièrement, ces accords répétés, qui apparaissent vers la fin du morceau et qui sont pour moi sans doute possible la lumière de la flamme. Criants, aveuglants, ils progressent petit à petit vers les aigûs, et nous obnubilent jusqu’à la toute fin du morceau. Ces accords, constitués d’une superposition de deux quartes, contribuent indubitablement à la signature acoustique de cette œuvre (avec le motif du mouvement).

Répétition inéluctable de l’accord « motif de la lumière » dans la dernière page du morceau

On ne reste pas indifférent à cette pièce, elle prend vraiment aux tripes, et si on peut être dubitatif sur la vision mystique du compositeur, on peut difficilement arguer qu’elle n’a pas contribuer à produire l’une des œuvres les plus singulières et les plus impressionantes de l’histoire de la musique.

Pochette de l’album « Vers la flamme » du pianiste Vladimir Ashkenazy
Interprétation de Vers la flamme par le pianiste russe Vladimir Sofronitsky, avec suivi de la partition
Interprétation (légendaire) de Vers la flamme par le pianiste russe Vladimir Horowitz

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